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Sixties
Chapitre 6

L'été 66 est pour Sheila très important, officiellement ce doit être celui de son vingtième anniversaire, alors qu'en réalité elle est enfin majeure, elle en profite pour s'installer chez elle , toute seule à l'étage au dessus de chez ses parents ! un début d'indépendance ! mais le principal événement c'est le tournage de ce fameux film qui portera, on le sait déjà le titre du dernier tube de la belle, une adaptation du duo pop Sonny & Cher "Bang bang" que reprendra Nancy Sinatra également (dont la version a été choisie en 2003 comme chanson du film de Quentin Tarentino "Kill bill") mais aussi une version Italienne de Sylvie Vartan, Dalida (ce qui contraria fort Carrère, la diva devait d’abord l’enregistrer en Français mais renonça finalement devant l’insistance de l’imprésario) une autre version fut enregistrée aussi par Pétula Clark mais la version qui marcha le mieux en France fut celle de Sheila qui resta N°1 tout l'été, Carrère devant le raz de marée fit commercialiser une tenue de gendarme et de voleur pour les enfants…

Sheila est avant le tournage du film, l'invitée du "Sacha Show "présenté comme son nom l'indique par le toujours séduisant Sacha Distel et ils chantent un pot pourri, en direct, de leurs principaux succès. C'est l'une des premières participations de Sheila à une émission du couple Maritie & Gilbert Carpentier dont nous reviendrons plus longuement par la suite. La version de Sheila a une histoire que raconte Georges Aber, l'un des auteurs de cette chanson et qui a également écrit pour tout ce qui compte dans le métier des années 50 et 60 : "Bang bang fut la première chanson importante que j'ai faite pour Sheila, juste avant j'avais écrit "Prends la vie comme elle vient", si je n'ai pas travaillé avant pour elle, c'est qu'il fallait choisir son camp, ou on était Johnny-Sylvie, ou Cloclo-Sheila… En plus, je trouvais que Carrère faisait des chansons plus pauvres, plus commerciales que moi (…) Carrère avait peur de ne pas faire assez simple pour le public de Sheila, il disait "tu crois qu'ils vont comprendre dans la Creuse ?", pour "Bang bang" il a testé les paroles sur Mémé Ibach, comme ce dernier ne comprenait pas un passage, j'ai été obligé de le simplifier !  Aber ajoute qu'il n'est jamais allé en séance d'enregistrement avec Sheila, de toute façon, aucun auteur ne fut convié à ses séances, secret de fabrication oblige !

"Bang bang" le film, narre donc les aventures d'une jeune fille, Sheila (qui garde son prénom) qui hérite d'une agence de détectives de son Tonton Guy (Guy Lux ! ) à la condition qu'elle se rende à Londres suivre les cours d'une école spécialisée dans un grand château (la Star académy avant l'heure)… et enchaîner des péripéties avec Jean Yanne, Jean Richard et un bel inconnu, acteur au cinéma et de roman photo : Brett Halsey dont la jeune détective tombe amoureuse, bien évidemment ...

Beaucoup d'acteurs Italiens ont été engagés également car le film est une production Franco-Italienne…Yves Allégret s'étant retiré du projet, (officiellement retenu ailleurs, mais on murmurait qu'il ne "supportait" pas Carrère…) le nouveau metteur en scène est Serge Piollet, qui fut l'assistant de Gilles Grangier. Piollet, plus malléable, le film deviendra vite le jouet de Claude Carrère, intervenant à tout bout de champ, réécrivant le scénario, les musiques, "au final  dira Sheila, c'était un film de Claude Carrère, sur une idée de Claude Carrère, des chansons de Claude Carrère, une production Claude Carrère"… il réussit même à placer quelques amis dans le générique : Guy Lux (Sheila en fut scandalisée…) Henri Leproux et Mémé Ibach dans deux petits rôles …

A l'époque, Sheila ne tarissait pas d'éloges ni de superlatifs pour "vendre" son film : "Je tire à la mitraillette, je vide un chargeur entier en 30 secondes, j'ai appris à tricher aux cartes avec panache, j'ai réussi à battre sur leur propre terrain des pick pockets les plus méfiants (merci à Gérard Majax, lui aussi au générique), j 'ai tourné à Paris, Bendor, l'ile d'Hyères, me suis battue contre des barbouzes et tombée amoureuse, mais chut ! " elle enchaîne dans le magazine "Formidable" d'octobre 1966 "Lors de la première scène que j'ai tournée, je devais avoir une attitude de PDG avec perruque, faux cils, et cigarette de vamp, ce qui n'est pas du tout mon genre, je devais penser, parler, m'habiller comme si j'étais réellement à la tête de cette agence de détective ! Heureusement Serge (Piollet) qui est jeune, il a 30 ans, me laissait redevenir Sheila de temps en temps, m'amuser, faire des blagues ! "

Le journal, pas dupe, lorsque Sheila évoque son "enlèvement" suspendue au bout d'une corde à 100 m du sol à un hélicoptère, fait allusion à son "imprésario-directeur artistique-manager-inspirateur-producteur du film et de la musique-dictateur" Claude Carrère qui devait avoir passé un des moments les plus affreux de sa vie voyant sa protégée (et tout ce qu'elle représente) ainsi mise a mal …

Sheila livre au journaliste Michel Quercy de nouvelles confidences condensées "Je n'aime pas l'argent pour lui même, j'en gagne beaucoup c'est vrai mais je ne m'en occupe pas… Ma seule folie : une voiture de 2,5 millions... Je ne sors jamais le soir, ni au cinéma, ni au théâtre, ni en boite, j'ai trop de travail et trop besoin de sommeil ! Je me considère comme une ouvrière du microsillon, je travaille 11 mois sur 12, je prends  un mois de vacances sur la côte, j'ai très peu de vrais amis, j'ai le sens des économies, tout l'argent que je gagne est automatiquement placé, je viens de m'acheter un appartement de 5 pièces de 120 m2, je n'ai pas du tout envie de faire de la scène pour le moment, chaque chose en son temps, pour l'instant je fais des disques"…

Discours un peu influencé dirait-on lorsque l'on sait à quel point Sheila voulait revenir sur scène…

Revenons au film où les figurants ont reconnu que Sheila avait le plus gentil sourire et le caractère le plus rieur de tout le show biz. Elle interprète donc deux chansons seulement et ce n'est donc pas ; avec un peu de déception de la part des fans ; une comédie musicale. La scène culte du film (parce qu'il y a quand même une scène culte !!!) c'est le ballet chorégraphié par Arthur Plassheart dans le gymnase pour "L'heure de la sortie" avec les petites tenues de gym oranges à rayures qui firent date… Pour la petite histoire, en 1990 la secrétaire de la chanteuse Liane Foly (qui a toujours déclamé son admiration pour Sheila) se vit offrir par Sheila elle même la vraie tenue du film car l'employée était une grande fan, ceci dans l'émission "Tous a la une" de Patrick Sabatier.…

Sheila fête ses 20 ans officiels le 16 août en plein tournage du film, pour l'occasion, Carrère a fait les choses en grand, c'est au château de Lignières que se déroulera la petite fête, imaginez, seulement 5000 invités ! et à l'arrivée, certains prétendront avoir vu arriver plus de 10 000 curieux, car ce n'est pas seulement une fête d'anniversaire mais une sorte de grande kermesse avec attractions foraines, des orchestres mais il n'y aura pas de concert de la star du jour. Sheila a tourné elle même un petit film super 8 d'une durée de 2 heures, pour le souvenir… Nul doute que Carrère a du signer des contrats et rencontré des gens "influents"… C'est d'ailleurs Paul Ricard qui a prêté le château …

Dès la fin de l’été, alors que pour la première fois, elle détrône Sylvie Vartan au référendum Slc (absente de la scène pour raisons de maternité, le roi David  ayant vu le jour le 14 août 1966), les premières photos du film paraissent dans la presse et ce qui retient l’attention, ce sont les photos romantiques de Sheila avec son partenaire Brett Halsey. Pour les besoins du scénario, après s’être querellés pendant 85 minutes, à la fin du film, les deux jeunes gens tombent dans les bras l’un de l’autre et pour la toute première fois depuis 4 ans, on peut voir Sheila blottie contre un garçon. Les fans sont ravis et tout de suite espèrent à une vraie idylle, pour le moment, rien ne filtre, le mystère reste entier, Sheila chante en exclusivité son nouveau titre avec les tenues de gym : "’heure de la sortie" qui ne tarde pas à devenir un immense tube, il faut dire que le thème est très proche de celui de "L’école est finie", titre qui est d’ailleurs rappelé dans la chanson : « Je me souviens quand j’allais avec lui chanter dans la rue l’école est finie, il a vraiment changé depuis… " tout de suite, la mélodie accroche, le ballet est bien réglé et Sheila est de toutes les télés, on la retrouve pour deux émissions spéciales à trois jours d’intervalle, "Télé dimanche" et "Le palmarès des chansons" qu’elle fait en vedette pour la seconde fois mais toujours en play-back.

Le journaliste Yves Salgues de "Jours de France" qui met la vedette régulièrement, à sa une, écrit alors « Mais pourquoi aime t-on Sheila à ce point ? parce que sa réussite est essentiellement morale, depuis 3 ans, Sheila est devenue davantage qu’un phénomène national : un mythe réel. Figure de proue, tête de file du peloton des idoles, elle n’a de commun avec eux que son succès de millionnaire du 45 tours. (…)

Sans faire bande à part, elle respire à une hauteur différente, elle s’attache à d’autres valeurs, elle vit dans un autre climat. Tandis qu’elle s’engageait sur la passerelle du Paris-Vienne pour voler vers un nouveau destin de vedette de cinéma, j’ai voulu savoir la clé de l’énigme, la  raison de cette gloire euphorique, c’est Sheila qui fournit la réponse « pour les garçons de 25 ans, je suis la fille qu’ils voudraient épouser, pour ceux de 40 ans, je suis l’enfant qu’ils aimeraient avoir »…

En cette fin de 4ème année de succès, à peine entachés de cette vilaine rumeur qui coure toujours, Claude Carrère et Sheila ont presque tout réussi, la scène, on y pensera plus tard, pour l’heure, le cinéma est la priorité du tandem et c’est vrai qu’ils y croient, Carrère a joué gros cependant, depuis 3 ans, il est maintenant propriétaire d’éditions musicales, il contrôle 17 sociétés dont le plus important garage de bateaux de la Cote d’Azur, les chantiers navals de Saint-Raphael, sans oublier le nom Sheila dont il est depuis le début le dépositaire. Pour 1966, il prend déjà des engagements pour la suite de la carrière cinématographique de la vedette, pour la France et l’étranger puisqu’apparemment le film est prévu pour sortir dans le monde entier, rien que ça… Au niveau chansons, Sheila n’a jamais chanté ailleurs qu’en France, Carrère veut aussi rectifier le tir, Sheila enregistrera cette année ses principaux succès en Allemand, Italien Espagnol… A commencer par « L’heure de la sortie » qui devient "L’ora dell’uscita". Au début de sa carrière, Sheila n’a fait aucune adaptation de ses tubes, ainsi "L’école est finie" fut traduite en Italien et Anglais notamment par Billie Davis "School is over" mais sans grand succès …

Alors que le 13ème Ep obtient un nouveau triomphe,  avec la seconde chanson du film "Tu es toujours près de moi" que l’on découvrira en début d’année (et qui dans le film s’adresse à Tonton Guy…) mais également deux chansons plus matures comme « La vie est un tourbillon » et "Le plus joli métier du monde" et  non pas le plus vieux ! , ici Sheila parle de son métier de chanteuse et ose même "Je sors avec un garçon qui fait autre chose que moi, si nos vies sont différentes, nous n’y pensons pas… " allusion à sa vie privée, va t-on apprendre quelque chose ?

En tout cas, les journaux dès le début de l’année font leurs gros titres sur le film mais surtout sur l’éventuelle liaison de la petite Sheila avec le bel acteur Américain… Dès le 11 février 1967, "Jours de France" titre "Pour la première fois, son cœur a battu" : "de toutes les idoles, Sheila était la seule à qui l’on ne connut ni flirt, ni amour, ni aventure… Soudain l’été dernier alors qu’elle fêtait son 20ème anniversaire pendant le tournage de "Bang bang" elle s’est prise d’un tendre sentiment pour Brett Halsey, jeune premier américain âgé de 28 ans. Passion pure et sans lendemain : Brett est marié. Mais dans ce baiser du bout des lèvres (photos  à l’appui qui parurent dans tous les journaux), il y a deux mois de bonheur". Voilà qui laisse en suspens l’essentiel, l’idylle est-elle "consommée" ? il est bien évident que les gros titres ont comme d’habitude exagéré "l’affaire" , tout comme la rumeur de 1964.

Brett étant marié, il était inconcevable qu’une jeune chanteuse qui a basé sa carrière sur la famille (titre du prochain disque d’ailleurs qui cible délibérément ce public, maintenant que les yéyés ont « vieilli » ) puisse briser un ménage et même "penser" à tomber amoureuse d’un homme marié, quel scandale ! Il ne faut pas oublier que mai 1968 arrivera seulement dans plus d’un an… Dans ce même numéro de l’hebdomadaire de Marcel Dassault, Sheila parle de son partenaire : "au fil des minutes et dans le feu de l’action, un flirt s’ébauche entre Dan et moi (Dan étant le prénom de Brett, policier dans le film), plus le film avance plus nous formons un couple, mais le mot amour n’est jamais prononcé, et le baiser que nous échangeons à la fin du film se traduit par un symbole.. (…) pourquoi cacherai-je que nous avons sympathisé ? nous sommes devenus amis tout de suite, jamais je n’aurai pensé avoir un partenaire aussi prévenant, distingué, aussi adorable (…) c’est un homme sans mystère mais dont la situation est pour le moins étrange, marié à une starlette Allemande qui partage son temps entre Berlin et Munich, lui, vit à Rome et retrouve Hollywood pour tourner dés qu’un film l’y appelle… "

Le beau rêve s’écroule, il est évident que les "Ici Paris"  et "France dimanche" vont mettre le couple à la une plus d’une fois … Il faut dire que le couple est beau, à la première du film à Nice,  elle dans une magnifique robe blanche avec une capeline bordée de plumes de cygne … Des avions "spécial Sheila" ont été affrétés pour les journalistes, le cinéma est plein à craquer, les fans scandent le nom de leur idole qui tarde... Pour la petite histoire, Sheila racontera ; des années plus tard ; que cette soirée qu’elle attendait depuis longtemps et qui la célébrait, prit des allures de cauchemar car Claude Carrère l’empêcha de sortir de sa suite, l'enfermant à double tour dans sa suite pour garder la surprise, il était toujours dans l’idée d’en faire une star inaccessible, Sheila bouillait d’impatience, elle voulait rencontrer les fans, les journalistes, sa famille et elle était là, seule à s’énerver…

Elle put enfin être "libérée" quelques instants seulement avant le début de la projection… Son professionnalisme fît qu’elle apparut radieuse au bras de son chevalier servant d’un soir … Un journaliste écrit alors « Entrer dans le cinéma n’est pas facile, trouver une place encore moins, toutes sont occupées depuis plusieurs heures , deux agents, pour l’occasion , en gants blancs, gardent contre la marée humaine, un rang vide "pour mademoiselle Sheila"… quelques privilégiés peuvent y prendre place (..) on scande d’applaudissements la diffusion des succès de la vedette , la salle fleure bon les œillets (un œillet Sheila vient d’être créé pour l’occasion)  et les mimosas qui la décorent … Un remous prés de la porte, des cataractes de vivats, des tonnerres de bienvenue, Sheila entre toute de blanc vêtue au bras de son partenaire… »

On imagine facilement si Sheila avait fait de la scène à cette époque, l’hystérie et surtout le succès qui l’auraient consacré, sa carrière et sa réputation auraient été tout autre… Mais pour le moment, alors qu’elle vient d’être élue 1ère chanteuse préférée des Français, un Français sur trois l’a cité, la journaliste Marie-France Albrieux écrit « Si vous êtes cinéphile, bien sur « Bang bang » vous paraîtra un peu « léger »… Ce n’est pas un film pour ciné club, et ne veut sûrement pas l’être. C’est de la bande dessinée au cinéma, aventure, humour, chansons, jolies couleurs et jolie photo de Marc Champion, mise en scène de Serge Piollet(…)rythme inégal, Sheila y fait des débuts somme toute assez satisfaisants .

De ma place, je me penche de temps en temps pour voir les acteurs, Sheila qui a du voir le film un bon nombre de fois déjà, ne rit guère, Brett Halsey esquisse parfois un sourire … mais la salle, elle, apprécie, c’est sûr. Tous des admirateurs, inconditionnels, "bon public", la lumière à peine revenue, c’est un déluge, une avalanche de fleurs, mimosas, violettes, œillets pleuvent des balcons, accompagnés des emballages. C’est vrai, croyez moi, j’ai reçu une caisse d’œillets sur la tête ! et à l’heure de la sortie, poussée, traînée, tirée dans le sillage de Sheila, je peux voir qu’au milieu des agents de police qui la protègent, elle a peur de la foule … c’est dangereux les premières ! conclue-t-elle. M.M. Dubreuil livre une autre critique dans un autre journal destiné aux jeunes filles : « Après Johnny Hallyday qui fut la vedette de "D’ou viens tu Johnny ?  voici Sheila à l’épreuve du grand écran, comment se tire-t-elle de ce 1er rôle ? bien. Celles qui la connaissent par la télévision ou indirectement par ses disques ne seront pas déçues, les autres découvriront une jeune fille simple et sympathique, qui compense son manque de métier par des qualités naturelles d’entrain, de gentillesse et d’optimisme..(…) l’histoire de "Bang bang" est tout simplement policière, parfois assez compliquée à suivre, mais riche en péripéties qu’affronte avec bonne humeur notre jeune détective. Le scénario, certes, est valable, mais j’eus préféré pour Sheila et pour nous, une aventure qui se déroule dans une atmosphère plus saine, autre regret que vous partagerez sûrement, notre charmante vedette ne nous accorde que deux chansons et c’est vraiment trop peu, d’autant plus que "Bang bang" qui donna son nom au film n’en fait pas partie »

La sortie Parisienne du film est programmée pour la mi-mars, Carrère redoute les grandes salles malgré les bons résultats obtenus en province, les chiffres parlent d’eux mêmes : "Le film Français" évoque les 60 villes ou  "Bang bang "  a déjà triomphé, 600 000 spectateurs l’ont applaudi dont 23 961 entrées sur Marseille, 14 656 à Lyon, 14 024 à Nice, 13 120 à Rouen, 10 734 à Metz, 10 087 à Grenoble etc…

Carrière unanimement brillante et prometteuse poursuit le magazine, alors pourquoi reporter sans cesse sa sortie à Paris ? Carrère répond qu’il est à la recherche d’une chaîne de cinémas disponibles, en fait ce seront le Paramount, le Moulin Rouge, le Miramar et l’Elysée cinéma qui le projetteront, il ajoute "la carrière d’un film à Paris est imprévisible… " comme si le succès en province suffisait, voilà qui est encore paradoxal, et à force d’attendre, "Bang bang" dut souffrir de la rude concurrence des "Demoiselles de Rochefort" qui sortit en même temps dans la capitale, il n’y eut pas comme à Nice de première tapageuse, pas de publicité intempestive, tout dans la discrétion et le film fit une carrière tout aussi discrète à Paris, ce qui fit dire que ce n’était pas un succès, ce qui était faux, d’ailleurs mais ce qui n’empêche pas l’équipe Carrère de penser au suivant, "Cinémonde" lui demande alors combien Sheila pèse dans le marché du cinéma « 65 ou 70 millions , sans être prétentieux ce n’est pas mon caractère et je n’ai pas le temps de l’être ! »

Un film que l’on veut international mais qui ne verra jamais le jour … Pourtant, les chiffres de "Bang bang" rien qu’en province ont dépassé tous les espoirs, ainsi "Le nouveau Candide" du 20 février 1967 (avant la sortie Parisienne du film) fait les comptes : coût de "Bang bang" : 220 millions, pour l’amortir il faut faire 1 milliard 400 millions de recettes en salles. Résultat sur 6 salles de province en 6 jours : 40 millions, il est vendu à déjà 10 salles pour 3 semaines : 210 millions de rentrées certaines. Déjà 200 salles l’attendent et tous les pays de langue Française + l’Italie ont déjà acheté, on multiplie, on additionne, on tire un trait : 4 milliards font déjà boomerang, on peut toujours les mettre en nouveaux francs pour leur donner de la modestie !

Pour la première fois en France, une vedette de la chanson rapporte de l’argent au cinéma. Ils ont tous essayé, Bécaud, Hallyday, Vartan, Hardy, même Aznavour a échoué.(…)"bang bang" est un cocktail moins ambitieux, deux doigts de scénario, beaucoup de couleurs, un comédien inconnu : Brett Halsey et Sheila dans le rôle de Sheila, une fille de 20 ans à qui il arrive des aventures …

C’est fait de séquences Sheila, Sheila sur le parcours du combattant, Sheila judoka, Sheila en hélicoptère, Sheila à l’école, le ballet de Sheila, Sheila amoureuse, ce n’est pas un film, c’est une bande annonce ! la preuve par 9 de Sheila ! le journal va essayer de décrire comme le titre de l’article l’indique "L’usine Sheila", a commencer par le PDG, bien sur, Claude Carrère, 32 ans, il mène le jeu, il y a dans son style un mélange de bluff et de précision, de la technique et un prodigieux sens de l’improvisation, il garde ses cartes, il parle mais ses pensées ne sont jamais entre guillemets… Le visage est rond, le nez épaté, l’œil clair, rapide comme un cliquetis IBM, malin, nerveux, ambitieux à la fois agressif et ondoyant. Juliette Boisriveaud analyse encore : Claude Carrère n’a rien d’un ascète, il doit aimer l’argent pour ses plaisirs multiples : le jeu, la puissance, le luxe et les sueurs froides du risque... A 16 ans il peignait des wagons à Clermont-Ferrand, à 26 il a réussi, chansons, affaires, on ne sait trop … c’est Bouddha au royaume des copains, il tutoie, il marche « en casseur » les poings au fond des poches, mais il n’y a pas de faute de goût dans le choix des moquettes et des rideaux de son bureau, rue Lincoln…

Il n’est pas l’imprésario de Sheila, il n’est pas monsieur 10 %, il est le producteur de Sheila, il a 100 % de tout. C’est lui qui empoche, c’est lui qui la paie ! En argent, en parts bénéficiaires, en tout ce qu’on veut ! c’est simple mais génial, Sheila c’est le capital, mais c’est Carrère qui gère et fait fructifier …

Il produit les disques (jamais moins de 300 000 exemplaires vendus pour chaque titre) La boutique Sheila, ses articles de diffusion, ses 400 points de vente, ses 24 magasins de détails à travers la France, c’est lui, le producteur du film, c’est encore lui…(…) les tubes sont propulsés avec une admirable précision balistique, ça doit être  gai, joyeux, populaire, bref "Sheila" ! c'est un label, un produit, un adjectif, une image, un robot dit on … j'ai vu le robot fonctionner au salon de la lingerie (…) Sheila va de stand en stand, sourit, embrasse, signe, pose … l'échange de consignes se fait de regard à regard, coup d'œil de Sheila vers  Carrère, relais vers "mémé" c'est oui ou non, tout est prévu, Sheila ne dit jamais non, c'est Carrère qui le dit à sa place … On ne lui donne jamais le programme de sa journée (…) Sheila exécute … c'est presque trop beau pour être possible, suffirait-il d'une marionnette et d'un cerveau pour faire fortune ?

Oui si la marionnette s'appelle Sheila et c'est une marionnette surprenante ! (…) il fallait un instinct de prospecteur pour découvrir le diamant sous la gangue il y a 5 ans. (…)Sheila est une brave gosse, au visage toujours aussi ingrat de traits, mais toujours vivant, incroyablement. Ni Tanagra, ni déesse lointaine … c'est un visage à instants qui peut être terne ou lumineux, suivant son humeur. A l'écran, il ne pose pas de question, il est mouvant, dénaturé, naïf ou malin, comme son corps (…) elle dit de son Pdg "il m'a tout appris" , lui répond "elle n'avait pas grand chose à apprendre"(…) dès qu'on parle d'argent, le visage de Sheila devient sévère, vaguement méfiant (…) de temps en temps, elle dit qu'il faut augmenter son père à la boutique, elle ne cesse de harceler Claude jusqu'à ce qu'il le fasse … elle a toujours voulu une Alfa-roméo, mais Carrère lui a refusée pendant des mois, il ne fallait pas montrer d'ostentation dans son train de vie, alors elle a eu une 4l dont elle a assuré la promotion…

La question essentielle reste l'amour, alors la journaliste lui parle de brett Halsey , Carrère permet juste qu'on dise qu'elle en a été chastement amoureuse, il est marié donc inaccessible comme on l'a déjà dit . "Quand Sheila sera amoureuse continue Carrère d'une voix péremptoire, elle se mariera et comme elle est intelligente, elle choisira bien…" seulement ne dit-on pas que l'amour rend aveugle ? Pour l'instant Sheila se tait, est-elle amoureuse de son pygmalion ? On aimerait le supposer, mais elle est aussi secrète qu'il est prudent, l'affaire Sheila est une entreprise trop sérieuse pour que son Pdg y risque des failles sentimentales …

On pourrait penser que l'épisode "Bang bang" est terminé mais tout est recyclable, après avoir une fois de plus connu des hauteurs avec "La famille" et sa mise en scène télévisée désopilante (le grand père, le frère, les petits cousins et toute la smala s'agitent autour de la vedette), "Paméla" une chanson assez "mod" qui plut beaucoup également, une nouvelle chorégraphie pour "Impossible n'est pas Français" du Sheila pur jus ! et l'adaptation de "Round in circles" librement adapté de la 9ème symphonie de Beethoven : "Les jolies choses". Une série de procès débute avant l'été, déjà le film "Bang bang" est attaqué par un réalisateur inconnu qui avait réalisé un petit film sur l'aviation et qui portait le même titre,  procès gagné par Carrère... ensuite, "l'heure de la sortie" a été attaquée pour plagiat, on ne sait l'issue du procès, y-a-t-il eu arrangement au final ? un parfum du nom de "Sheila" fut créé à la même époque, mais Carrère ayant comme on le sait aujourd'hui déposé le nom, le parfumeur perdit le procès …

"Bang bang" continue à faire des remous, puisqu'un an plus tard, le disque de l'été de Sheila "Adios amor" est plus qu'ambigu : "je ressens de l'amour pour toi, et pourtant je n'ai pas le droit d'imaginer être un jour à toi puisque tu portes une alliance au doigt " … toute ressemblance avec des personnes connues etc…

Carrère à qui rien n'échappa, ne pouvait pas laisser une occasion pareille et bingo, le titre dépassa les ventes de Procol Harum "A wader shade of pale" pourtant un monument ! Sheila adapte une tête de circonstance à chaque passage télé et il y en a ! et forcément, tous les médias relancent l'idylle, alors que le beau Brett a rejoint son épouse depuis longtemps …

Sheila raconte pour "France dimanche" sa première rencontre avec le bel acteur "cette chanson me touche au plus profond de mon cœur (…) je vois apparaître devant moi le visage d'un homme : Brett, le seul que j'ai aimé, et que je n'ai pas le droit d'aimer (habile, de replacer les paroles d'Adios amor dans l'interview !) c'est dans l'île de Bendor que je l'ai connu en tournant "Bang bang" l'été dernier, dès que je l'ai vu avec ses yeux bleus, son sourire, sa haute taille, j'ai compris que plus rien ne serait comme avant (…) il m'a regardé, m'a tendu la main et je me suis mise à rougir comme une enfant ! Sheila raconte ensuite que petit à petit , elle est réellement tombée amoureuse et qu'elle s'en est bien sur confiée à qui ? non pas à sa mère mais à Carrère, bien sûr ! qui lui apprend l'insoutenable vérité, non seulement il est marié avec Heidi Beuhl une actrice mais il a un enfant … bref tout l'article qui fait 2 pages relate la chanson et là, il faut s'arrêter quelque instant sur ce procédé très "Carrérien" mais très courant finalement …

Il va de soi que cet article  est une commande, il sort juste pour la promo de la chanson, et ce sera la règle régulièrement, on inventera des fiancés à Sheila, des amours impossibles, des fiancés accidentés, la palme revient au n° de France dimanche franchement comique avec une photo en gros plan d'une sorte d'homme invisible tout en bandelettes et une Sheila assise sur une chaise près du lit, foulard, grosses lunettes, tête baissée, mains jointes "le fiancé de Sheila atrocement défiguré"… On peut se poser quelques questions, Sheila n'est pas très rancunière à l'époque envers un journal qui a tout de même lancé la rumeur qui empoisonna sa vie… et on prenait le public pour des pigeons, les titres sont hallucinants, "Ici Paris" l'a fait s'électrocuter dans sa baignoire en 1968 dix ans avant Cloclo ...

L'été 67 voit ressortir "Bang bang" dans 30 salles à partir du 20 août, ça ne finira jamais ... Sheila évoque son prochain gros projet, un second film international, au départ, Carrère voulait tenter une comédie musicale puis s'est ravisé et maintenant envisage un vrai rôle de comédienne avec une histoire d'amour, grave, sérieuse, plus rien à voir avec les cris hystériques qu'elle pousse en effectuant le parcours du combattant !

Le nouveau slogan de la Boutique Sheila c'est "Tout pour la jeune fille et tout pour que sa mère reste jeune ! " bien vu… Depuis la sortie du film, on peut aussi acquérir les fameuses baskets "Spartille". Sheila majeure officiellement sort son livre de souvenirs "Sheila par Sheila" qui raconte son ascension, un conte de fées tout beau, tout rose, ou Carrère apparaît juste comme un copain, il a demandé à Huguette Debaisieux de le rédiger pendant que Sheila racontait Annie et lui, édulcorait l'histoire Sheila …

Le sacro saint référendum de "Salut les copains" place à nouveau Sheila en première position des chanteuses préférées de l'année, Claude Carrère crée les "Disques Carrère" et Sheila signe un nouveau contrat de dix années, Sheila raconte que dès le lendemain de sa signature, Mr Meyerstein Pdg de Philips et Claude lui offraient un Aquarama Riva de 650 chevaux en acajou d'une valeur de 12 millions d'anciens francs aux couleurs langouste et ivoire … avec une radio et un téléphone personnel, le Pdg voulait ajouter une télévision mais la star trouva que c'était superflu … Le livre sorti le 2 juillet 1967 chez Solar a été tiré à 12 000 exemplaires et à la rentrée, un nouveau tirage à 25 000 sera effectué. Yves Salgue fait les comptes : "pour Sheila, la crise du microsillon n'existe pas, son tube fracassant "Adios amor" a échappe à cette crise, déjà son titre précédent "La famille" s'était vendu à 250 000 exemplaires et classé numéro 1 dans tous les hit-parades, (…) le nombre global des ventes de Sheila en cinq ans s'élève à environ 7 millions, chiffre d'autant plus surprenant que Sheila n'a enregistré que 15 microsillons soit une soixantaine de titres …"Adios amor" se vend à
8 000 exemplaires par jour dans la métropole et en est en début de saison déjà à 300 000 exemplaires, il ne fait aucun doute que "Adios amor" est son enregistrement le plus réussi et le plus "engagé"…

Pour son premier enregistrement dans la maison "Carrère" qui est aussi sa 16ème galette, on trouve la signature du jeune Eric Charden très en vogue, puisqu'il vient de faire un premier tube avec "Le monde est gris, le monde est bleu", Carrère trouvant son écriture moderne lui a commandé ces deux nouveautés "Dans une heure" et "Les papillons", il composera également un autre tube pour Claude François "Mais quand le matin" quelques années avant de devenir avec sa femme Stone , le couple emblématique des années 70 avec "L'avventura"

En titre principal, on trouve "Le kilt" qui évoque le voyage (fictif) en Ecosse de Sheila qui revient à gros renforts de bignous et autres cornemuses avec une chorégraphie et un accoutrement adapté … malgré ce déploiement pour le moins original, le public préférera la chanson de Charden la classant numéro 1. Les trouvailles de Carrère étaient assez originales, il faut bien le dire, "Tu dois toujours apporter des preuves nouvelles d'attachement à ton public si tu veux le garder" , il jouait à la poupée avec la petite Sheila, après avoir usé le personnage de la Sheila écolière, il la transforme en western girl avec "Le folklore Américain" et innove encore en mettant sur le marché la tenue pour les enfants que porte la chanteuse en télé, assortie d'un porte clé la représentant en tenue ...

Une véritable poupée Sheila fut d'ailleurs créée à ses touts débuts, un véritable objet de collection, à cette époque, on trouve de tout, aussi bien un masque Sheila pour le carnaval que des "Tournidols" destinés a remplacer le "centreur" de 45 t sur les Teppaz … avec la tête de Sheila ou Cloclo … "Tu me fais tourner la tête…"

 

Sixties
Chapitre 7

Après cette incursion remarquée dans le cinéma qui n'aura pas de suite, contrairement à tout ce qui a été annoncé, Sheila commence à trouver le temps long pour son retour sur scène, pour la faire patienter, le 15 décembre, Carrère l'autorise à chanter en direct pour la première fois dans son troisième Palmarès des chansons en vedette… L'événement ne passe pas inaperçu, les programmes tv d'époque le soulignent… On s'aperçoit alors que la jeune femme maîtrise bien sa voix notamment sur "Adios amor" "Dans une heure" et elle peut même chanter en dansant pour "Le kilt"...  Elle enchaîne au milieu de ses choristes, une habitude qu'elle gardera, "Oh mon Dieu qu'elle est mignonne" une libre adaptation de Chico Buarque De Hollanda : "Funeral um labrador" que chantera également Frida Boccara mais dans un style complètement à l'opposé "Funerailles d'un laboureur Brésilien"…

Comme quoi, une même chanson peut être déclinée de façon vraiment différente… Dans cette version Sheila pour une fois chante avec humour, très second degré lorsqu'elle évoque son prince charmant "de fourrures, de diamants il me couvrira, dans tous les grands restaurants il me sortira, le soir à tous les spectacles ensemble on ira et là je pourrai enfin voir la petite Sheila !"

Ce Palmarès aura de bons échos, ce qui aurait du faire fléchir l'intraitable Carrère qui promet, promet mais renonce à faire de Sheila une vraie chanteuse… Parce que l'eau a coulé sous les ponts, mai 68 approche, avant les événements, Sheila fait un premier bilan de sa carrière qui a 5 ans chez Léon Zitrone dans sa fameuse chronique "Ces dames du temps présent" dans le toujours très vendeur "Jours de France"

L'entretien se déroule en présence de Claude Carrère (vous en doutiez ?) et de Mémé, Zitrone lui demande d'emblée où sont passées ses couettes sachant qu'elle ne les porte plus depuis 1964... Grand éclat de rire de la vedette, Léon avoue qu'il n'a pas revu la chanteuse depuis les couettes ni en télé, ni dans la presse, ironique, il précise que cette grave lacune est due à son éducation Parisienne…"Rassurez vous dit Sheila, j'ai gardé les petits nœuds qui servent pour ma coiffure actuelle (…) dans la vie qui n'avance pas recule (Cette formule date donc de 1967 et a été utilisée encore tout récemment par la chanteuse…)

Léon scrute le visage de Sheila, lui ne la trouve pas ingrate de traits comme il a été injustement souvent écrit mais il se pose la question "Est-ce un beau visage ? Pas dans le sens ou l'entendaient les tenants de la beauté Grecque, mais il est ouvert, sympathique, franc (c'est d'ailleurs ce qui revient toujours dans ces années là) celui d'une femme qui sait ce qu'elle veut, soudain, il lui demande pourquoi elle n'épile pas ses sourcils, l'interview de Zitrone prend une drôle de tournure, puisqu'il continue à parler de "sa jolie bouche, plutôt gourmande, de ses dents bien plantées, des petits grains de beauté sur le front, les joues, le menton, ce qui devrait en faire cent ou cent cinquante …" "C'est bien le cas" répond Sheila qui a du les compter aussi...

Zitrone continue son exploration "Nez un petit peu busqué avec au milieu une bosselette … n'avez vous jamais songé à le faire raboter ? " Sheila s'énerve enfin "Je suis telle que la nature m'a faite, mon cher ! " Léon poursuit "Eh bien gentille Sheila, puisque nous voilà embarqués dans une conversation concrète, continuons, d'où êtes vous ?"… et Sheila de raconter pour la millième fois peut-être ses origines auvergnates, la valeur de l'argent (d'où son dernier tube "Un sou c'est un sou" sous titre du fameux Kilt) les parents, les marchés, les boutiques créées pour que les époux Chancel arrêtent le dur métier des marchés justement, elle annonce une vingtaine de boutiques et Carrère intervient "il y en aura bientôt 80" Sheila : "80, 80 comme tu y vas…"

Sheila continue sur ces magasins qui semblent la passionner, son regret d'avoir été fille unique, l'organisation  de ses journées qui n'ont guère variées depuis le spécial Slc en 1966, sa nouvelle voiture, une Ford Mustang blanche à l'intérieur rouge… Les embouteillages ou "comme tout le monde" elle crie, s'énerve, mais je n'insulte pas les gens, je klaxonne (toujours dans l'esprit "gentille jolie petite Sheila"), ses rapports excellents avec les agents de police, "je respecte presque dévotement le code"

Zitrone commente que Sheila n'est pas de celles qu'il faut constamment cravacher de questions, elle répond d'abondance, un quart plus vite que la moyenne des femmes lui dira sa secrétaire en recopiant l'interview… Quand elle tient une idée, elle continue sur sa lancée et la développe… Quelques superlatifs suivent sur son entourage de copains au travail (autrement dit Claude et Mémé) , ses impôts qu'elle a payé (un drame affreux s'esclaffe t-elle) et la question relative à la scène arrive enfin et Sheila commence l'exagération "Permettez moi de rectifier, avant ma maladie je faisais des tournées, j'ai bien chanté 150 ou 200 fois sur scène (!) (..) je ne tenais pas le coup, je ne pouvais plus faire de scène, je suis restée malade près d'un an…" Carrère rajoute "Elle en parle très légèrement, j'ai failli la perdre !"

Sheila évoque encore son projet de film et dit que son emploi du temps est minuté jusqu'en 1969 mais que la scène fait tout de même partie de ses projets… Pour parler argent, elle affirme "Même si je n'étais pas extrêmement bien payée, je ferai ce métier parce que je l'aime" puis sans transition Zitrone lui pose une question qui lui "fait changer de visage qui devient grave" à savoir "Qu'est ce que pour vous Claude Carrère ?" Après une pause et selon le journaliste, être passé dans un autre plan, elle répond en vrac "compositeur, homme formidable, conseiller, plus que cela, un ami, un frère, avec une équipe soudée, homme-clé ... je l'appelle le Président ! " et d'enchaîner sur Guy Lux, vieux complice de Zitrone , réponse de la Sheila 67 qui diffère de beaucoup de l'opinion de la Sheila 95… "je lui porte beaucoup d'affection, (…)Guy fit beaucoup pour moi, " Sheila , pudique répond qu'elle a vendu 7 millions de disque à la question de Zitrone sur ce sujet qui clôt l'entretien.

L'année 1968 va connaître bien des bouleversements dans tous les domaines et celui de la chanson ne sera pas épargné, avant la crise, Sheila adapte le dernier tube de Tom Jones "Delilah" qui devient "Dalila" et fait un nouveau numéro 1, l'autre titre principal est "Quand une fille aime un garçon" un original qui marchera moins, dans un des 4 titres de ce 17ème Ep, Sheila rend hommage à toute la profession dans "Le grand défilé", les choristes, les électriciens, les machinistes, le producteur, les danseurs, les orchestrateurs, les auteurs de chansons, voilà un texte original, au fond, Sheila était souvent critiquée pour ses textes légers mais personne ne s'est donné la peine de fouiller vraiment rapporta Johnny Marie qui dansait prés d'elle et va écrire bientôt la majorité de ses chansons des seventies …

On se souvient que Paul Guth, le célèbre écrivain avait eu la dent dure contre elle dans un ouvrage consacré aux yéyés : Sheila pour lui était "inodore et sans saveur", début 68 elle le rencontre à nouveau grâce à Philippe Bouvard (qui, du reste, ne l'épargnera pas non plus) dans l'émission "RTL non stop" , elle dit que ce dernier lui a tendu un piège et que l'émission qui dure 4 heures était glaciale au début puis au fur et à mesure, à la faveur de cette longue prise de contact s'est finalement excusé en ajoutant que "Sheila était quelqu'un d'intelligent ", voilà le problème de Sheila, les gens se sont arrêtés à une image et n'ont pas voulu prendre le temps de la connaître, ceux qui l'ont fait ont tous changé d'avis …

Alors que Sylvie Vartan refait l'Olympia après un terrible accident de voiture, Sheila déclare à cette même époque que la télévision est finalement  plus dangereuse que la scène, 10 millions d'auditeurs vous y voient, vous épient, vous écoutent… La scène ne me fait pas peur, les tournées seraient par contre incompatibles avec le programme fixé, un disque chaque trimestre…(…) j'ai en outre le projet d'adapter en Allemand mes principaux succès par le dramaturge et homme de lettres Walter Brandin (…)

Cela n'aboutira pas, Sheila sur le marché Allemand est inexistante ces années là, quelques titres sont sortis là bas. Il faudra attendre les années disco. On parle énormément des relations entre Sheila et son Pygmalion, plusieurs fois des journaux ont évoqué un mariage éventuel,  l'épisode Brett Halsey aurait été inventé par Carrère pour brouiller les pistes ... Sheila répond à ces bruits "Claude a lui même démenti que je ne deviendrai pas madame Carrère, c'est l'homme qui tient le plus de place dans ma vie, il n'y en a pas d'autre ! les sentiments qui nous unissent sont plus tendres que passionnels(…)il m'a appris l'ambition..(…) si ma réponse ne vous suffit pas, tant pis, je vous affirme qu'il ne me viendrait pas a l'idée d'épouser un garçon sans le consentement de Claude ! (…) et en conclusion, elle termine par cette phrase sybilline "Disons qu'entre Claude et moi tout reste en suspens"…

Sheila reçoit une très belle récompense, le trophée du "Billboard" le journal Américain qui chaque année effectue un classement des vedettes les plus populaires, pour la France, c'est elle qui est choisie, cette fois ci, on peut penser que Carrère n'y est pour rien, son influence n'allant pas jusque là … pour le moment !

Et mai 68 arrive, la révolution partout, le show biz n'est pas épargné loin de là, les yéyés sont déboulonnés, la majorité déjà en perte de vitesse n'y survivront pas, seuls les meilleurs continueront mais il leur faudra quelques mois pour s'en remettre, les Johnny-Sylvie-Cloclo-Sheila restent le quatuor béni du public malgré le boycott des radios et télés, le disque que l'on disait en crise depuis début 67 amorce lui aussi une descente vertigineuse, les gros vendeurs comme Sheila accuseront malgré tout une diminution sensible, même si paradoxalement quelques ex yéyés connaissent leurs plus grands succès cette année là, c'est le cas de "La Maritza" pour Sylvie Vartan, d'"Eloise" la reprise de Barry Ryan pour Clo-clo, "Comment te dire adieu" de Gainsbourg pour Françoise et de "Petite fille de Français moyen" pour Sheila …

Polémique autour de cette chanson enregistrée pendant les événements et qui fut jugée "réac" car elle prônait les valeurs combattues par les étudiants, qui se mettent à vilipender la chanteuse et qui en font leur tête de turc ! Pourtant à l'origine, cette chanson, paroles et musiques, est de Jacques Monty (rectifiée à certains endroits par Georges Aber) lui même chanteur qui connut des succès comme "Un verre, un whisky" "Vivre d'amour" "Mes rêves d’enfant", "Fleurs et bonbons" (une chanson justement dédiée à sa copine Sheila) et qui se reconvertira plus tard dans la production notamment en 1977 avec "Allez les verts" qui deviendra l'hymne du club de foot de St-Etienne…"Petite fille de Français moyen" ne sort que le 25 juin et Sheila n'y voit aucun message politique, elle dit simplement vouloir remettre le tango à la mode ! Aber raconte que Johnny n'était pas choqué par le texte de la chanson mais uniquement parce que Sheila osait un tango et qu'en plus, cela marchait, lui qui n'avait guère de tube cette année là. Lucien Morisse le patron d’Europe 1 téléphone à Carrère pour lui expliquer qu’il est impossible de diffuser la chanson pendant  que dans les rues tout le monde se battait pour le contraire qu’elle exprimait !

Sheila avoue avoir envie; maintenant que la mode d'adapter les succès Américains est passée, de créer des originaux. Ces derniers succès hormis "Dalila" l'étaient tous que ce soit "Adios amor, La famille, Dans une heure, Le kilt, Le cinéma…" Dans ce 45 tours, on trouve encore une allusion pas si gratuite que ça au mariage avec "La petite église" qui n'a rien à voir avec celle que chantait Jean Lumière. Jean Schmitt signe pour la première fois un titre après avoir dansé aux cotés de la belle sous le pseudo de "Johnny Marie". Après 1968, les pseudos Américains vont progressivement disparaître, ainsi Sam Clayton, l'arrangeur des disques de Sheila redevient Jean Claudric entre autres, les chanteurs qui arrivent s'appellent Julien Clerc, Gerard Lenorman … Les super 45 t à quatre titres et papier glacé laissent progressivement la place aux singles 2 titres avec une pochette papier de qualité moyenne… Quelles sont les rivales de Sheila à l'époque ?

Sylvie a tout autant résisté que Sheila et reprend la première place du référendum annuel de "Salut les copains" qui accusera lui aussi une baisse de ses ventes au profit de nouvelles revues plus pop comme "Rock & folk" ou encore "Best" Mireille Mathieu est devenue une vedette internationale, il faut dire qu'avec Johnny Stark, elle est "drivée" à la Sheila, tout de suite, Stark a vu grand pour la petite d'Avignon et s'il fallait comparer une vedette aussi populaire que Sheila, ce serait plutôt Mireille … Dalida se remet de son suicide et connaît le succès avec l'adaptation du "Temps des fleurs", quelques petites nouvelles arrivent mais ne sont pas très dangereuses : Nicoletta, Jane Birkin, Dani … par contre, France Gall entame une traversée du désert en France, ce qui lui fera découvrir l'Allemagne avant de faire un retour stupéfiant au milieu des années 70. La Pop music est là, les jeunes ont trouvé de nouvelles idoles, mais les Stones comme les Beatles gardent un public intact. Mais pour Sheila, 1968 n'apporte rien de très nouveau professionnellement parlant, sa "Petite fille de Français moyen" a beaucoup fait parler, l'Express a même titré "Le nationalisme à la Sheila !", mais sa révolution n'a pas eu lieu, hormis le tournage d'un nouveau scopitone pour "Petite fille" tourné à Montmartre (le premier depuis plus de deux ans, il faut dire que le procédé commence à s'user), les propositions de films se font rares, et l'actualité de Sheila est liée à ses Boutiques qui continuent à s'étendre, 37 en tout , des points de vente qui vont jusqu'à La Réunion, Abidjan, Dakar... Puis avec un capital de 30 millions d'AF Carrère crée "Sheila dermine" une créme de beauté, Sheila est partout sauf sur scène …

Les touristes l'attendent sur le port de Saint Raphael au retour d'une virée sur son "Claudius II" son super bateau pour pouvoir l'approcher, lui faire signer des dédicaces, l'embrasser, Sheila est une Française moyenne, proche des gens, un mythe qui a résisté à la démystification selon Yves Salgue. Pour parler de Sheila, à part évoquer un nouveau disque, aussi surprenant soit-il, (on peut dire que sa musique est variée d'un disque à l'autre, puisqu'on passe du country (Le Folklore Américain) , à la musique Hawaienne (Le cinéma), aux violons déchirants (Bang bang), aux bignous déconcertants (Le kilt), aux mandolines romantiques (Adios amor, Quand une fille aime un garçon) à un tango démodé finalement dans l'coup (Petite fille de Français moyen) avant de passer aux claquettes de l'"Oncle Jo" ou aux castagnettes de "Julietta"…), bref, pour que l'on parle de sa vedette, Carrère qui n'a jamais reculé devant rien , achète des pages dans la presse à scandales avec les nuisances que cela a entraîné et entraînera encore et lorsqu'enfin Sheila est vraiment amoureuse, elle ne peut le cacher.

Car, oui, enfin Sheila a rencontré un garçon, un dénommé Pierre Cohen qui pour la jolie histoire est son professeur de tennis et dans la vie, un propriétaire d'une affaire de cuirs et de peaux dans le Sentier pas loin de la Boutique Sheila… Il est, en outre, licencié en droit et donnait donc des cours privés… Sheila très sportive, profita donc de ses cours pour se perfectionner dans cette discipline (d'ailleurs, quelques années plus tard, on lui prêta une aventure avec le célèbre Bjorn Borg confirmant ainsi son goût pour la raquette, Borg ne tarissant pas d'éloges sur son jeu, mais pour l'heure, après six mois de rencontres amicales, elle joua même avec toute sa famille des matchs amicaux, mais il est vrai que même si des photos parurent dans la presse dès l'été 68, la liaison ne fut officialisée qu'en 1970, mais curieusement, le fait que Sheila soit vraiment fiancée, on ne vit pas trop le couple dans la presse à scandales, sauf lorsque leur union se termina, tout fut axé sur la détresse de la chanteuse…

Que dire de cette période post soixante-huitarde, Guy Lux est contraint d'abandonner son Palmarès des chansons mais revient sur la 2ème chaîne couleur animer "Si ça vous chante" où Sheila chantera sa "Petite fille de Français moyen" qu'elle n'a guère pu promotionner, on l'a vue seulement pendant l'été l'interpréter ainsi que sa "Petite église" si romantique dans l'ultime "Tête de bois et tendres années"… Lles années 60 se sont achevées, on peut dire, avec les événements de mai. Une nouvelle animatrice, par contre pas très révolutionnaire fait son apparition à midi et demie tous les jours à la rentrée, c'est Daniele Gilbert, ex speakerine régionale qui avec Jacques Martin fera les beaux déjeuners de la France que l'on dira profonde pendant 12 ans ... "La grande Duduche" ainsi surnommée par maître Jacques , sera aux commandes de "Midi magazine" qui deviendra un temps "Midi chez vous" co-présenté par le chanteur Antoine avant son départ pour les îles, puis par Gaston un humoriste qui deviendra un membre des célèbres Compagnons de la chanson que l'on verra dans la nouvelle formule intitulée "Miditrente" puis le cultissime "Midi première " réalisé par Jacques Pierre … Sheila sera l'une des invitées récurrentes de la Duduche, alternant avec Dalida, Annie Cordy, Rika Zarai, Claude François avant de repartir avec Dalida, Annie Cordy … et ainsi de suite …

Malgré tout, Sheila est toujours la préférée des Français, même si elle symbolise à elle seule maintenant tout ce que les intellectuels et les étudiants détestent, Sheila résiste et offre à chaque fois, un nouveau style, combien de fois ne nous a t-on pas fait le coup de la nouvelle Sheila ? et ça marchait … Pour la rentrée 68, elle fait fort avec son nouveau titre "La vamp", elle apparaît les cheveux plus courts, une mini-jupe rouge vif que n'aurait pas reniée Alizée à sa grande époque et surtout des cuissardes rouges qui font de la petite Sheila, une jeune femme très sexy… Lors de sa rentrée le 19 octobre à "Télé dimanche" ou là aussi elle est pensionnaire, le public n'en croit pas ses yeux, puisque non seulement Sheila fait une chorégraphie très réussie et parodique en se transformant en une "vamp redoutable" mais interprète aussi un des 4 titres de ce 19ème Ep "Oui c'est l'amour" où Sheila se trémousse en hurlant "Oui c'est l'amooooooour"…

Malheureusement, les Français sont très conservateurs et ne veulent pas de cette Sheila là, Carrère prend peur et fait machine arrière préférant axer la promotion sur la chanson "Long sera l'hiver" beaucoup plus sage. Sheila, qui avoue s'être bien amusée mais qu'il ne fallait surtout pas prendre tout ça au sérieux, redevient très vite la "Jolie petite Sheila" d'autant plus que le disque, pour la première fois depuis longtemps vend nettement moins que les précédents, même si on le retrouve classé n°1 au hit parade de Slc qui n'a plus le même impact …  

 

Sixties
Chapitre 8

En 1969, Sheila est la chanteuse la plus programmée en télé et radio, il faut dire que Claude Carrère travaille toujours presque "au corps" les stations et télévisions et qu'Europe 1 , Rtl et les 1ères et 2èmes chaînes étaient les seuls médias.

Sheila est devenue une sorte de machine à chanter, Carrère jouant le jeu de la presse,qui se pose toujours des questions sur Sheila, ce phénomène qui ne pousse pas une note sur scène et qui se paie le luxe d'être la chanteuse la plus populaire en France .

Cette fois, l'idylle de Sheila et Pierre sera évoquée dans le nouveau disque, tout d'abord dans  "Sheila la la" où la chanteuse annonce la couleur "ah quelle histoire mes amis, j'ai rencontré un garçon exceptionnel qui a tous les dons du ciel (…) mais patientez quelques mois car j'aurai la bague au doigt …" évidemment ce n'est qu'une chanson, mais "Quelqu'un et quelque chose" remet le couvert, le véritable prénom du fiancé y est lancé, carrément : "Pierre est un jeune étudiant du quartier (…) pour préparer sa licence en droit, il doit bûcher des semaines et des mois (Pierre Cohen a effectivement comme on l'a dit une licence en droit) Annie est vendeuse dans un grand magasin (eh oui, vendeuse dans une Boutique Sheila, n'est-ce pas ?) mais la chance est arrivée soudain, un jour Pierre a rencontré Annie, ils se sont pris simplement la main et tout devint si joli…" Difficile de faire plus explicite, on ne connaît pas la réaction du fiancé à l'époque, a t-il donné son accord ?

Etrangement, pourtant, il n'y a pas de paparazzi pour filer le couple, au contraire "France dimanche" fait un faux reportage "voici le fiancé secret de Sheila" avec une Sheila faussement flashée avec un figurant à qui on a masqué les yeux, à qui l'on a donné un faux prénom et fait poser… Carrère aurait il voulu protéger le couple en masquant les pistes ? tout porte à le croire, Sheila se prête à ce jeu encore une fois avec bonheur mais peut être pour protéger Pierre …

La chanson phare du disque rend hommage à "Arlequin" , Sheila y évoque Molière, Racine, Mariveaux, qui osera dire que Sheila n'a pas de lettres ? Elle tourne un nouveau scopitone dans le pur style "comedia del arte" habillée en Arlequin, comme il se doit. Elle est l'invitée d'honneur de la nouvelle émission de Guy Lux "Chansons et champions" le 22 mars, elle apparaît avec un nouveau look frisé et reste habillée en costume d'Arlequin pendant toute l'émission même pour y chanter "Adios amor", pour la promo d'"Arlequin", on imagine que Carrère a du l'exiger.

Le disque sera bien classé au Hit parade Slc, n°1 pour un disque qui ne demeura pas impérissable ni dans les ventes, ni dans les mémoires, même si le titre est diffusé plus largement aujourd'hui que d'autres tubes ayant connu un plus grand auditoire, parce qu'un scopitone existe et est rediffusé sur Télé melody surtout. Que dire de Sheila ensuite, on ne la voit qu'en télé, le mystère plane toujours sur ses amours, bien qu'on la voit souvent jouer au tennis, mais elle fait beaucoup de ski nautique, elle apprend la plongée sous marine, bref, pendant que ses collègues de bureau (on se souvient de Georges Brassens répondant à un journaliste qui voulait l'entendre dire du mal de la chanteuse : "je ne critique pas les collègues de bureau" travaillent dur sur les scènes de France et d'ailleurs, Sheila se la coule douce à Valescures ou Saint-Raphael … usant prématurément sa peau au soleil …

Bien sur, elle est présente, il ne se passe pas une semaine sans que son joli minois fasse une couverture, que ce soit les inusables "Slc" ou "Mat" mais encore les journaux télé, la presse féminine ou de luxe comme "Jours de France" où la encore elle est seconde derrière Vartan pour le nombre de couvertures et surtout et hélas, toujours Ici Paris et France dimanche de plus en plus complices avec Carrère … Mais parfois la réalité dépasse la fiction, Sheila a reçu des menaces de mort très sérieuses , comme chaque célébrité aura le déplaisir de connaître au moins une fois dans sa carrière.

Une bombe a été déposée chez elle mais a été désamorcée, la chanteuse en restera longtemps perturbée, quelques années plus tard, un individu réussira à s'introduire dans sa propriété de Feucherolles et sera maîtrisé là aussi rapidement, un fan l'étranglera presque lors d'une émission de radio sur Europe 1 dans l'émission "Basket", on comprend que les vedettes craignent la foule et ses mouvements …

Dans la même année, un fait divers survient dans le Nord de la France, le journal "Noir et blanc " en fait sa une :  "sa folle passion pour Sheila en fait un assassin" Gustave Lefebvre 67 ans, mineur retraité abat son jeune voisin de 34 ans, un ouvrier père de six enfants … Ce soir là, à la télé : Sheila,  pour qui Gustave voue une admiration sans bornes, Huguette, la petite fille de Gustave arrive chez son pépé à ce moment et change la chaîne : "celle là, je ne l'aime pas du tout ", à l'époque, la zapette n'existait pas, il se passe alors une série de changements de chaîne qui amuse la petite mais mets très en colère le papy et sans s'avouer vaincue, la fillette courre chercher un transistor et le fait hurler pendant la prestation de la chanteuse, le pépé alors devient fou furieux, envoie tous les projectiles à sa portée sur la gamine qui voyant la situation dégénère prend peur et courre chez le voisin Jules qui intervient pour calmer les choses, une querelle intervient alors entre les deux hommes et l'impensable arrive, le pépé charge une carabine et abat purement et simplement le voisin indésirable, pire encore, Sheila chante une seconde chanson et le pépé s'assoit sur son fauteuil , le sourire béat, le cadavre à ses pieds et savoure sa chanson en toute sérénité …

On pense évidemment à John Lennon assassiné par un fan, Claude François plusieurs fois menacé, Carène Cheryl poignardée (apparemment ,l'info était exacte et non pas inventée comme les procédés maison pourraient le faire croire, surtout à un moment où la chanteuse était en perte de vitesse), et sans oublier le standardiste de la maison de disques de Mylène Farmer abattu , aussi par un fan …

L'été 69 voit le retour éclatant de Johnny avec peut être son plus grand succès "Que je t'aime", des tubes comme "Daydream" des Wallace Collection, mais pour Sheila, elle aura à choisir entre "Love, maestro , please" un titre très mélodique avec cordes et violons pour un tempo romantique, (Nicole Croisille encore peu connue l'adaptera à son répertoire, en modifiant quelques paroles), "La colline de Santa Maria" période hippie oblige, festival de Woodstock, avec bandeaux, tuniques, pantalons à fleurs, paroles quasi évangéliques, une mélodie originale très fraîche et un troisième titre "Fernando" qui n'est pas celui du groupe Abba (1976) mais un joueur de casino invétéré qui choisit l'amour au jeu et qui avec sa ligne mélodique facilement mémorisable aurait du faire "le" tube de l'été pour Sheila mais qui n'a pas été choisi pour la promo, une erreur de la part de Carrère , car cette chanson de Daniel Vangarde , qui sera plus tard le papa de l'un des fameux Daft Punk, fit le tour du monde par le groupe Los Rios en Espagnol "Un rayo del sol" classé n°1 dans tous les pays Hispaniques … le groupe Ottawan lancé par Vangarde 10 ans plus tard le reprendra sur une face b "Sha lala song" sans succès.

Sheila, abonnée des émissions de Guy Lux passera l'été à gagner le hit parade de "Chansons et champions" , en juillet avec "Love maestro please" et en août avec "La colline de Santa Maria", ce qui est drôle, c'est qu'au bout de sa 8 ou 9ème victoire, Sheila à la fin de l'émission avoue qu'elle ne pourra pas participer a la prochaine émission et cède sa première place à Virginia Vee l'une des Peter Sisters qui avait beaucoup de succès cet été là en France avec "I can't see nobody" : "tu comprends, Guy, il faut quand même que je parte en vacances" sous les applaudissements désappointés du public …

Cet été là, on la voit inaugurer le nouveau port de St Raphael en compagnie d'Eric Tabarly et plus tard , entourée de Johnny, Sylvie et Françoise pour une série de clichés célèbres prise sur ce même port. Les lecteurs de Slc la classent définitivement seconde au référendum annuel, même si Sylvie Vartan peine à trouver autant de tubes, elle fait de la scène, des shows en Italie, au Japon, les tentatives à l'étranger pour Sheila n'étant pas les priorités de Carrère, Sheila ne fut jamais connue là bas mais vendit quelques disques, "La colline de Santa Maria" fut d'ailleurs enregistrée pour l'Allemagne tout comme "Long sera l'hiver" en même temps.

Coté bizness, 2 nouvelles boutiques s'ajoutent à celles existant , l'affaire marche plutôt bien depuis cinq années maintenant. Sheila prend des cours de claquettes pour son futur tube "Oncle Jo" qui va la replacer au sommet, elle offre un aperçu de son talent à chaque passage télévisé ou la version est allongée pour permettre à la chanteuse de se laisser aller dans cette discipline nouvelle pour elle, le disque fait l'unanimité, dans un style "jazz" qui lui correspond tout a fait. On trouve une adaptation d'un succès Sud Américain "Big bamboo" qui devient "Il est tellement jaloux" avec une fois encore une allusion à ses fiançailles "j'ai un fiancé que j'aime vraiment beaucoup, mais il me surveille et se mefie de tout…" là encore, on retrouve la Sheila que la France affectionne, enjouée, drôle, ses chansons de l'époque comportaient une petite dose d'humour qui n'était pourtant pas évident lorsqu'on lit ce qui pouvait se passer dans le studio Davout ou CBE là ou Sheila enregistrait entre un Carrère proche de l'hystérie et le magnétiseur et sa boite qui devait ne pas se poser trop de question et se contentait de recevoir son chèque …

D'un coté Sheila explique comment se déroule une séance : "Chanter, j'aime ça ! je commence par la balance de la voix, je fais des ah , des oh, ce qui est éreintant ce sont les réglages souvent longs et il faut attendre (…) dans les écouteurs, la musique prélude…Sheila chante et soudain tout s'arrête ... L'ingénieur du son n'a pas fait démarrer la bande "je suis vraiment désolé, pas fâchée Sheila ? " Et Sheila de sourire, joyeuse "dis donc, tu as besoin de vacances ! " et de rire de nouveau, d'un rire cristallin, que tout le métier connaît bien…(…) la pause, après 4 heures d'enregistrement, elle n'est pas de trop, tension de tous les instants, concentration pendant de longues heures, refaire une phrase pour que tout soit parfait … Sheila s'assoit sur le fauteuil canapé, une légère sueur perlant au front, ce qu'elle désire : tout sauf de la musique ! pendant ce temps Carrère réécoute tout, Mémé drague une choriste … Une heure après, on reprend puis encore une heure et c'est le dîner dans le petit resto du coin prés du studio ...Tous y vont de bonne humeur …

Voilà maintenant une version que donne Alain Dobbe Grillet , un journaliste du "Crapouillot" dans un article intitulé "Topologie d'une chanteuse fantôme" morceaux choisis : "Elle est là comme une petite souris prise au piège du succès ou comme un papillon cloué à la vitre de la cabine d'enregistrement (…)

Son directeur artistique la fixe cruellement, il est le maître, il l'a prise en main quand elle vendait des bonbons (…) elle est prête à confectionner de la confiserie sur 45 t et à vendre du prêt-à-porter, les parasites seront ses copains. Dans la cabine, il y a aussi le parolier et le compositeur, le premier aurait voulu être écrivain (..) et il n'en finit pas d'être grinçant, il sait qu'il aligne des crottes (…) La chanson ? Aucune importance, malheurs d'une petite fille de Français moyens ou malheurs d'une comtesse estivale, elle ne s'en distinguera que par des gimmicks du style, répétez trente fois la phrase du refrain ! (…) La petite chanteuse est blême, les yeux écarquillés devant son pupitre, elle attend que son Seigneur et maître lui donne le feu vert pour commencer d'ânonner. (…) L'imprésario-directeur artistique cumulard s'empare du micro et à la manière d'un hypnotiseur ou d'un instit pour crétins, détache bien ses recommandations à la pauvre créature (…) D'une voix désincarnée, elle distille les paroles débiles sur un air de comptine. (…)

Et le travail commence, phrase par phrase, on enregistre les balbutiements mouillés de la Demoiselle, qui transpire très vite sous l'œil glacial de son dompteur. Indifférents, les techniciens corrigent grâce à un variateur de vitesse, les notes qu'elle ne peut pas arriver à pousser  (…) L'imprésario fait de plus en  plus dans la démence créatrice, il bouffe son cigare, fait recommencer à sa protégée 50 fois la même phrase, hurle des "dynamise toi mon petit !" Les techniciens commencent à rigoler, pause de 5 minutes. Le rouge du studio s'éteint, un reporter de la presse à scandales en profite pour entrer. (...)

La petite s'est laissée tomber à terre car on a omis de lui prévoir un tabouret. Le reporter se glisse dans la cabine, embrasse affectueusement le tyran de la chanteuse. On vient à proposer à celui ci un lot de photos pour illustrer la pochette du disque (…) Il consent à ce que sa victime jette un œil sur les planches contact, le reporter en profite pour la peloter. (…) Au bout de trois heures quarante cinq minutes, on lève le siège, la petite chanteuse, qui souffre d'une fièvre obsidionale d'avoir été cernée par les hurlements de son bellâtre doit encore affronter le reporter chafouin. 

Il envisage de la fiancer avec le fils Giscard D'estaing pour "ici dimanche" et de la faire échapper d'un attentat de l'E.T.A. à Bayonne, de lui trouver un fils naturel et un gros fibrome. Tout ça , c'est très bon, coco !  L'infortunée créature est aux anges puisqu'elle doit faire un Carpentier aux Buttes Chaumont et un "Lux" quai Kennedy. Elle en aura des choses à raconter quand elle retournera vendre des bêtises au lieu d'en chanter  ou filer des ourlets après s'être tant fait rouler !  Sous cet article, une photo de Sheila avec le commentaire du Crapouillot : "Adg nous demande de préciser que toute ressemblance avec une grande professionnelle comme Sheila ne serait que pure coïncidence …

Une autre des chansons enregistrées sur cet avant dernier Ep (avant que Carrère ne se décide à le troquer pour les 45 tours simples à 2 titres) s'intitule "Du coté d'ou viendra le jour" et évoque encore les hippies, la fin des sixties, alors que Sharon Tate la femme de Roman Polanski vient d'être atrocement assassinée alors qu'elle était enceinte de 9 mois par la bande d'illuminés de Charles Manson , que "Wight is Wight" de Michel Delpech décrit l'univers de cette fin des années 60 qui a vu le pire , l'assassinat de JFK, de Martin Luther King, la disparition de Marilyn Monroe, l'Algérie, le Vietnam mais aussi le premier pas de l'homme sur la lune le 21 juillet dernier, le flower power, les Beatles, Sheila !

La décennie s'achève et en France, on pourra dire que les deux chanteuses les plus célèbres sont Sylvie Vartan et Sheila suivies de prés par Mireille Mathieu. Sheila termine l'année avec un nouveau déguisement, c'est en squaw cette fois ci qu'on la retrouve pour un "oncle Jo" encore plus délirant aux cotés d'un Henri Salvador période "Zorro est arrivé" et qui ne se prenait pas encore la tête !

L'oncle Henri écrira d'ailleurs un titre pour Sheila deux années plus tard : "Trinidad" dans son premier album, les deux vedettes se retrouveront souvent, cela n'empêchera pas Henri Salvador, revenu au tout premier plan grâce a l'album "Chambre avec vue" et aux auteurs de la nouvelle génération Keren Ann et Benjamin Biolay, de déclarer que "Sheila a eu un très gros succès grâce à de petites chansons (…) mais de là a se dire artiste ! le public ne s'y est pas trompé (…) Françoise et Sylvie elles , sont de vraies artistes ! Tollé général de la part des fans qui se sont aussitôt rués sur les sites du "Monde" et celui, officiel, de Monsieur Henri; qui a tout de même répondu que le journaliste avait "exagéré " ses propos , mais qu'il avouait que Sheila n'était pas sa chanteuse préférée … On reviendra plus longuement sur la merveilleuse famille du show biz …

Sheila a sept ans, l'age de raison, comment va t-elle évoluer, les années 70 qui s'annoncent révolutionnaires, la continuité de mai 68 qui a déjà enterré beaucoup de chanteurs, l'avènement de la pop, les jeunes ados ne jurent plus que par Jimmy Hendrix, Janis Joplin, Joe Cocker, mais que les vedettes Françaises se rassurent, celles qui ont survécu à 68 sont là pour très longtemps encore…

Les seventies commencent pour Sheila dans la continuité, un nouveau disque, le dernier Ep sort en mars, alors que le 21, elle est fiancée officiellement à Pierre Cohen. Ça y est, la presse à ragots peut y aller, elle a le feu vert, Sheila et Pierre vont donc poser chez papa et maman Chancel, faisant admirer aux lecteurs la belle bague, cette fois ci, c'est pour de vrai et pour la postérité, Sheila avouera à Thierry Ardisson que c'est un tennisman qui l'a déflorée ! Sheila est enfin devenue femme, et son comportement évoluera avec, plus catégorique, même si Carrère aura toujours le dernier mot, elle ne se laissera plus manipuler comme avant, épaulée en cela par les hommes qui se succéderont près d'elle et qui lui ouvriront les yeux. Pour le moment, Sheila vit sur un nuage , elle est toujours la chouchoute des Français, son disque "Julietta" lui permet de danser le flamenco, à grands renforts de castagnettes, c'est un succès.

Pour les besoins de sa chanson "L'agent secret" comme il y a quatre ans pour "Bang bang" , elle va donner de sa personne en prenant des cours de judo et tout casser sur les plateaux de télé où elle apparaîtra à mi chemin entre Emma Peel et une James Bond girl entourée de huit cascadeurs et des bagarres réglées au millimètre près, ce tableau rarement rediffusé montre une fois de plus les capacités de Sheila et ce qu'auraient pu être toutes ces chorégraphies, ses ballets, cette présence , sur une grande scène ou à n'en pas douter, elle en serait devenue la reine, à défaut d'être celle du play-back, puisque maintenant, il va y avoir un acharnement médiatique autour d'elle, on ne lui pardonnera pas d'avoir autant de succès sans jamais s'être "mouillée"…

Cependant, elle cède encore beaucoup à Carrère en posant, par exemple, en robe de mariée pour "Ici Paris" qui nous la présente en exclusivité … Pierre se partage entre Marseille et Paris pour sa fabrique de peaux, tandis que s'ouvre encore 2 nouvelles Boutiques selon le programme établi par Carrère et qui s'y tient, l'une d'elles s'ouvre en Belgique. Monseigneur Marty lui remet le 26 avril, la médaille croix, officier arts science et lettres à la Mutualité, elle est choisie comme marraine de la Spa, en profite pour y faire chanter "Adios amor" à son chien auprès d'un Georges De Caunes perplex … Et de rencontrer à cette occasion à Monaco, la princesse Grâce avec qui, elle pose, non loin de Carrère qui ; d'après ses mémoires ; se serait ridiculisé … par son comportement outrancier... Beaucoup de rencontres, cette année là, la jeune championne olympique d'athlétisme Colette Besson à qui l'on consacre une spéciale "joie de vivre" a demandé à recevoir parmi les invités une jeune fille de son âge , célèbre, et Sheila ne pouvait pas mieux faire l'affaire…

A ce sujet Henri Spade, producteur et réalisateur de l'émission raconte que Carrère avait exigé le play back pour Sheila, le principe de l'émission ne le permettant pas, Spade répondit qu'il n'en était pas question et dit-il "Sheila fit sa chanson (Il est tellement jaloux) en direct et elle s'en tira fort bien ! " ... Pourquoi Carrère avait-il donc si peu confiance en elle ? Déjà à cette époque, Sheila faisait "Midi magazine" plus souvent qu'à son tour et là , on exigeait peu , beaucoup de bla bla pour ne rien dire et encore à l'époque Jacques Martin était là pour relever le niveau …

Cette même année ou le  futur président Giscard D'Estaing joua de l'accordéon devant une Duduche aux anges, à Chamalières leur berceau respectif à tous deux et qui d'après l'animatrice lui coûta sa place plus de dix ans plus tard !


Le 23ème et dernier super 45 tours "Julietta" nous offre donc une Sheila sublimée par le photographe Just Jaeckin alors agé de 30 ans et qui avait déjà fait poser la vedette  pour la pochette culte d'"Adios amor" trois ans auparavant. En 1973, après avoir impressionnées sur pellicule bon nombre de jeunes filles en fleurs, Jaeckin réalisera le célèbre "Emmanuelle" avec la sublime Sylvia Kristel qui révolutionnera le cinéma érotique …

 
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